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Voici mon roman, chapitre après chapitre, que je mets en ligne.


LES DIABOLES

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Loïs Caborderie




PARTIE I : LES LINCEULS DE LUMIERE


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Chapitre II --> Clic !

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Chapitre VIII --> Clic !

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Chapitre XII --> Clic !

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PARTIE II : LE BAISER DE LA GUEPE



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NOUVEAU CHAPITRE ==========>>
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S'il vous plaît, n'hésitez pas à laisser vos remarques et vos interrogations lorsque vous avez fini de lire un chapitre, merci d'avance !

# Posté le jeudi 07 août 2008 08:01

Modifié le lundi 13 octobre 2008 12:43

Les diaboles : Chapitre I

Les diaboles : Chapitre I
CHAPITRE I

Vendredi, 1er d'avril de la 101ème année du Nouveau Cadran ; St Donor.


Vautour de cette première soirée d'Avril, V½lisa frissonnait dans l'attente de son heure. Ce n'était ni le froid ni la peur qui mordait doucement le grain de sa peau ; ce n'était pas non plus la brise berceuse qui serpentait entre les brins d'herbe mouillées. Cette femme ne connaissait de frisson que celui d'une excitante partie de chasse à l'homme.
Les « pantins » s'affairaient dans une clairière à l'écart de tous chemins, et ils entendaient y prendre leur souper. Ils étaient nombreux : un jeune écuyer pour chaque chevalier de l'Ordre, et il y avait exactement treize de ces hommes. Trois d'entre eux s'assirent dans l'herbe. Celle-ci était verte et foisonnante et l'on voyait qu'une pluie très fine était tombée dans l'après-midi.
V½lisa observait les pantins se mettre en quête de petit bois. Les écuyers étaient découragés, tant les buissons étaient touffus, peuplés de ronces et gorgés d'eau. La femme entendit enfin un crépitement dans la clairière ; un feu chétif prenait vie. Les plus jeunes s'étaient aussitôt fichés devant les premières flammèches.
V½lisa frissonnait de nouveau ; elle avait fait son choix des armes. Elle revoyait ces jolies boudeuses, toutes en grappes, roses et pourpres et pointillées de blanc. La femme les avait rencontrées dans une cachette à l'abri des regards. Dissimulées derrière un granit, les boudeuses avaient poussé et panaché leurs feuilles, agréablement duveteuses et bordées d'un liseré brun. V½lisa n'avait arraché que ces dernières et les avait émincées comme l'on éminçait du persil.
Tandis que les pantins de l'Ordre de la Serre Bleue s'installaient, la femme guettait son moment. Elle voyait les écuyers éplucher des fécules auprès du feu. Celui-ci avait pris de l'ampleur. Il arrachait au bois mort un brûlant soupir pour illuminer la nuit grandissante.
Quelques hommes mirent en place des broches autour du brasier et l'on y suspendit une marmite. Certains pantins ne prenaient pas part à la confection du souper, trop occupés qu'ils étaient à vider leur flasque de rhid. L'alcool, c'était leur diable à eux, pensait V½lisa. L'un des hommes semblait déjà ivre.
Deux écuyers arrivèrent avec une soupière dans les bras. Elles avaient été remplies d'eau à ras-bord. Les hommes les renversèrent dans la marmite.
V½lisa gémit. Le frisson lui glissait dans le dos avec délice. L'empoisonneuse allait trouver son moment. Elle puisait tant en sa détermination... Ressentiment et exaspération exerceraient son vouloir. La femme effleurait les cimes de la frustration, d'une traque ayant duré trop longtemps, d'un désir lancinant, d'âmes ne battant plus en ch½ur. Elle crispa les doigts, contracta ses mains puis ses avant-bras, elle comprima les muscles de son cou et sentit le sang qui affluait vers le haut. La tension grandissait en elle et l'enivrait. V½lisa allait provoquer son moment. Le sang battait dans ses tempes, il battait fort et semblait déformer son visage. Elle demeurait tendue alors que le ciel craquait, se déchirait, s'arquait pour obéir à son désir.
Dans l'éther germèrent sept nuages. Peu à peu ils se ballonnèrent jusqu'à être bouffis et cotonneux. Une couleur sombre s'insuffla au c½ur des nues, envahissant tout le blanc.
Une goutte toucha le bout du nez d'un écuyer. La seconde lui vint dans l'½il. Une bruine huileuse embrassa les étendues d'herbe grasse. La pluie ne faisait pas de bruit, elle était juste là, inlassable, fine et huileuse.
Les hommes n'osèrent grogner contre le Dieu qui leur jouait un mauvais tour. Ils voulurent ramasser des pierres pour protéger le foyer mais la prairie en était dépourvue, aussi durent-ils s'éloigner du camp pour en trouver.
Le frisson devint prémices ; pour V½lisa, qui appréciait la fraîcheur de l'instant, le moment d'agir était venu. Elle disposait d'une minute, tout au plus, avant que tous les chevaliers ne revinssent se réchauffer auprès du feu. Ses pieds nus glissèrent sur l'herbe, et légère, elle s'approcha de la marmite. La femme mêla le nouvel aromate à la soupe. Les copeaux de feuilles de la boudeuse papillonnèrent avant de couler dans le bouillon. V½lisa s'éloigna en silence, ses petons goûtant délicieusement la moiteur de l'herbe.

* * *


La brise et la bruine raillaient les hommes assoupis. Ils étaient calmement étendus dans la clairière. L'oiselle V½lisa s'avança sous l'éclat de la Lune. L'ombre blanche sur la figure des pantins lui raviva le c½ur. Elle reconnut l'Arbitre Hortusa, un chevalier d'âge mûr qu'elle avait connu en personne. En le voyant ainsi recroquevillé, elle le trouva bien misérable. A sa droite se trouvait un groupe d'écuyers. V½lisa se réjouit de savoir que ces garçons ne grandiraient pas pour devenir des assassins.
La femme continua de marcher entre les corps. Elle déambulait sans découvrir davantage de visages familiers. Les personnages de son passé, ceux qui dans le temps l'avait pourchassée, peuplaient les cryptes des Honorés Chevaliers des Ordres. Et les autres étaient devenus grands-pères.
V½lisa tressaillit. Près des cendres était couché un individu dont la cicatrice à la joue lui rappelait Jon. Elle gloussa, un peu mutine, car ce pantin ne pouvait pas être en ce lieu. La femme marcha encore. Elle écrasa des doigts et les sentit rouler sous son pied nu. Elle rit car au milieu de ces hommes, elle réalisait qu'elle était seule. Profondément seule, à la faveur de la Lune.
La dépouille d'un autre Arbitre se trouvait à ses pieds. Dorémus. Un autre ancien de la Grande Chasse. Il était mort en faisant la grimace.
Des nuées d'un noir profond couvrirent la Lune. La femme se dit qu'il était temps de prendre ce qu'elle était venue chercher. Elle se pencha sur Dorémus, écarta son col et entrouvrit sa chemise. Elle n'y trouva qu'un pendentif de l'arceau de l'Angélus. La femme fouilla alors l'autre Arbitre, Hortusa. Il avait à son cou un médaillon qui intéressa la femme. C'était l'emblème de la Serre Bleu, la serre crochue d'un rapace. A y voir de plus près, V½lisa vit les crénelures qui ornaient l'ergot sur la médaille. C'était bien la clef.
Le visage de V½lisa était proche de celui de l'Arbitre et elle se demanda ce à quoi il avait pensé avant que son souffle ne s'éteignît. Elle lui souleva la tête – lourde comme une pierre – et dénoua le cordon de la clef. Elle laissa la tête retomber dans l'herbe.

* * *


Des tintements de cloches vibrèrent dans le lointain, répercutés en harmonie du val jusqu'aux Monts d'Iducs. Pour V½lisa, ils n'étaient ni vraiment hauts ni massifs.
Les cloches de Front-froide entonnaient leur carillon de huit heures. La triste dame de pierre et de granit, juchée sur des collines jumelles, se tournait vers l'Ouest, là où s'écoulait la rivière Lone. Le fleuve était large et creusait le vallon. La cité de Front-froide l'enjambait et accueillait ceux qui voyageaient dans son cours.
Les visites se faisaient rares cependant, et si l'on dut l'expliquer, l'on évoquerait la mauvaise compagnie des Froid-frontenais. V½lisa avait aimé la ville et les fêtes qui l'animaient en l'honneur d'Opale. Depuis la Grande Chasse, les habitants avaient changé. Hier, la cariatide de la déesse trônait sur le pont de la rivière Lone, et aujourd'hui elle en était bannie. Sa statue gisait au fond de l'eau à présent. Front-froide ne demeurait un lieu de passage que pour ceux qui par-delà les montagnes, ne craignaient pas d'être pris pour des sorcières ou de leurs suppôts.
A huit heures et quart, le carillon s'acheva et V½lisa en fut soulagée. Elle empruntait déjà le pont de la rivière Lone. Ses pieds heurtaient mollement le pavé qui avait pris la fraîcheur de la nuit. Les brûleurs à huile jalonnaient la voie, et arrivée au milieu, sur le grand panneau de bois qui avait remplacé Opale, la femme lut :
« La messe aura lieu ce dimanche au matin. Nostre-Seigneur Archibald Vindicus nous fait le grandissime honneur de sa présence. Il lira les Saintes Ecritures aux côtés du quatrième Chancelier.
Le marché de plein vent n'aura pas lieu ce dimanche après-midi.
Feydan Tow, premier Chancelier de Front-froide. »
En s'appuyant au garde-fou, V½lisa vit les flots gris du Lone. Elle toucha son chandail pour vérifier que la clef s'y trouvait bien. Du bout des doigts elle en définit les contours. A tâtons, elle imaginait la patte crochue du pasteron bleu, l'oiseau-fétiche de ces pantins. La serre-médaillon était chaude contre sa poitrine. Elle pressa le métal pour en imprimer le dessin contre sa peau.
Les remous du Lone captivaient le regard de la femme, et son flux lui reposait l'esprit. La venue de Vindicus était une surprise. Un prélat de l'Eglise du Dieu-unique, à Front-froide ? La quête de V½lisa prendrait du retard, mais elle savourait déjà le frisson de la vengeance. Après-demain, la rivière serait trop basse pour que le pontife quittât Front-froide ; la femme y veillerait.

# Posté le jeudi 07 août 2008 08:03

Modifié le jeudi 25 septembre 2008 08:56

Les diaboles : Chapitre II

Les diaboles : Chapitre II
CHAPITRE II

Samedi, 2nd d'avril de la 101ème année du Nouveau Cadran.


En route vers la maison de sa grand-mère, Nür réalisa qu'elle avait oublié le petit pot de fromage frais sur la table de la cuisine. Ce fromage frais s'était fait discret, et alors que Nür avait écouté les instructions de sa mère, il avait réussi à se faire oublier. Ce petit pot était rusé, tout rond qu'il était avec son cordon de ficelle pour maintenir le chiffon qui l'abritait de l'air. Nür avait oublié le fromage à la maison, pourtant elle avait consciencieusement disposé le pain aux graines dans le panier, accompagné de quatre pommes pas très mûres, d'un bouquet garni et enfin, d'un gros couteau. Le couteau, c'était pour une affaire spéciale : mamie Claudie allait tuer le cochon ce midi. Elle suivait le même rituel chaque année, lorsque s'éveillait le Printemps et que le porcelet s'était gavé de betteraves à en avoir mal au ventre. Le cochon doublait de taille en seulement quelques mois, arborant deux jambons à peine lardeux. L'ennui avec le cochon de mamie Claudie, c'était qu'il avait la saveur acerbe de l'aneth. Le nourrir de betterave, ce n'était pas une si bonne idée. Heureusement qu'on le mangeait en sauce ; mais sans fromage frais, pas de sauce.
Nür était bien embêtée de se mettre en retard. Elle n'avait pas le choix, car les conséquences de son oubli pouvaient être terribles. Elle tourna les talons et emprunta en sens inverse le chemin qui reliait le hameau à la maison de sa grand-mère. Il traversait un paysage de prairies coupé de bois ombreux, des bosquets où des arbres maigrichons côtoyaient de gros feuillus. Le bocage, le bocage. L'on traversait une clairière, et l'instant d'après, l'on voyait poindre un groupe d'arbres au tronc difforme et au feuillage inégal, jaune et sec ici, flambant vert là. Le bocage, le triste bocage.
La route était droite et menait directement au hameau, et il n'y avait pas de haie pour border le chemin. L'enfant vit défiler la chaumine de la veuve Midow, celle du curé, dont une partie du toit prenait l'eau, celle des époux Joces, celle du meunier, au chevet de la rivière, celle des époux Romaric et celle des Séneçons et de leur horrible gamin. Nür secoua la tête. Non, elle ne gâcherait pas une si belle matinée en pensant à lui.
En fait, elle était déjà arrivée au pas de la porte de sa maison. Quand elle le voulait, plus justement quand elle n'avait plus le choix, ses jambes la portaient tant et si bien qu'elle rattrapait son retard. Elle aimait la sensation de ses mollets échauffés par la marche rapide, mais elle n'aimait pas quand ses tibias lui faisaient mal.
Nür entra chez elle, comme soulevée dans un courant d'air. Le couloir, la porte à gauche, la cuisine, la table de la cuisine, le petit pot de fromage frais. Elle le glissa dans son panier, entre les pommes. Toujours en coup de vent, elle s'échappa de la maison et rejoignit le chemin de terre. L'enfant pressait ses jambes un peu plus fort qu'à l'aller ; il s'agissait d'arriver à l'heure pour tuer le cochon. Elle se dépêchait mais son effort ne durait pas, et elle ralentissait.
Comme à son habitude lorsqu'elle se retrouvait seule, Nür aimait à fredonner. Le plus amusant pour elle, c'était de laisser son humeur décider de l'air qu'elle allait chanter ; elle imaginait qu'elle pouvait comprendre ce qui la tracassait, uniquement en écoutant la chanson qui lui venait à l'esprit.
« Au Nord mousse le bois
Et Soleil caresse d'Orient,
Quand brille la foi,
Toujours j'irai en avant »

Là, Nür se donnait simplement du courage. Le bocage ne l'inspirait guère, décidément. Ses étendues dessinaient une mosaïque chamarrée qu'elle avait eut maintes fois l'occasion d'observer, et elle n'en discernait plus la beauté ; elle doutait même qu'elle eût existé.
« Sorcière, sorcière, prends garde à ton derrière ! »

Fichu fils de Séneçon ! Pourquoi Nür chantait-elle cela ? Cette comptine était celle de leur horrible gamin. Pourquoi pensait-elle à lui soudainement ? Elle le détestait du fond du c½ur, et elle détestait qu'il chantât ce refrain. Nür accéléra le pas.
« Sorcière, sorcière, prends garde à ton derrière ! »

Fichu fils de Séneçon ! Tout cela parce qu'elle avait les cheveux roux. C'était stupide, on savait bien qu'elle n'en était pas une, et de toutes façons, il ne subsistait aucune sorcière dans la région ; les chevaliers les avaient toutes traquées. L'on disait qu'il en restait un millier de l'autre côté des Monts d'Iducs, dans le pays d'Oc à l'Est. Celles qui vivaient à l'Ouest des montagnes avaient péri lors de la Grande Chasse.
« Sorcière, sorcière, prends garde à ton derrière ! »

Les gamins du village traitaient Nür de sorcière. Ils étaient tous méchants. Sa chevelure était celle de sa mère, fauve bardée de frisottis rouges, rouge presque pourpre. Pourtant ni elle ni sa mère n'auraient pu être des sorcières ; quelle ironie ! Le père de Nür n'était autre que l'un des chevaliers de l'Ordre du Lamier Blanc. Quand l'enfant pensait à lui, elle imaginait un monsieur avec des grands yeux marrons et des cheveux soigneusement peignés. Nür croyait que ses yeux lui venaient de son père. A dire vrai, elle n'aurait su dire s'il les avait bleus, verts ou marrons puisqu'elle ne l'avait jamais vu. Oh si, peut-être une fois, quand elle était plus petite.
L'Ordre du Lamier Blanc... cela sonnait bien dans sa tête. Tel un bouquetin au pelage argenté, brandissant ses cornes vers le levant, il était fier de pourchasser le mal dans sa tanière. Nür ne comprenait pas pourquoi leur blason arborait une espèce d'ortie. Si cela était le lamier blanc, alors où trouvait-on de la gloire dans cet emblème ? Une vulgaire tige d'ortie aux feuilles en dents de scie, velues et urticantes, cela ne pouvait pas être le noble Lamier Blanc !
En travers du chemin gisait un arbre mort. Nür réalisa qu'elle était presque arrivée chez mamie Claudie. L'arbre était couché là depuis des mois sans que personne ne se décidât à l'ôter de la route. L'enfant l'enjamba simplement, se disant qu'elle aimait bien les repères qui jalonnaient le trajet. Le sorbier à cinq têtes – ainsi qu'elle l'avait baptisé – au premier quart du trajet, la maison aux abeilles à la moitié et l'arbre mort aux trois quarts.
Nür aperçut les corbeaux tête-grise qui planaient continuellement aux alentours de chez sa grand-mère. Elle distingua aussi le vieux résineux aux branches cassées. Cela le faisait ressembler à un épouvantail tout dépenaillé. Tout grêle qu'il était, il penchait déjà sur le côté ; Nür se demandait combien de temps il tiendrait avant de tomber sur le chemin à son tour.
L'enfant souffla, leva le nez et vit le soleil au sommet de sa course. Des filets de nuages blancs zébraient le ciel. Elle sourit. Le chemin amorça un virage et non loin de là apparut la maisonnette de mamie Claudie.


* * *


- Heureusement que je ne t'ai pas attendue ! gronda mamie Claudie, les mains maculées du sang du goret. Heureusement que je t'avais dit de te dépêcher !
Nür suivait de près sa grand-mère tandis que celle-ci déambulait au-dehors. Ses cheveux étaient rabattus vers l'arrière avec un serre-tête. Claudie se coiffait toujours ainsi, et le même serre-tête ornait son chef.
Elle puisa de l'eau dans le puit, et quand elle eut remonté le seau, il refoula un effluve. Un relent de boue et de limon, selon mamie Claudie. Selon l'enfant, les mauvaises herbes qui avaient envahi son pourtour prolongeaient leurs racines en profondeur, infusant des arômes dans la source du puit. La vieille femme trouvait cette théorie amusante.
- Nüréa, je ne t'ai pas dit bonjour ! dit la grand-mère.
Elle serra Nür par les épaules et l'embrassa quatre fois. Son parfum rappelait les senteurs du thym citronné et de la sauge. L'enfant devinait que sa grand-mère avait jardiné en attendant sa venue ; Mamie Claudie aimait le début de Printemps pour repiquer ses plantes aromatiques. Elle le faisait juste à côté de la porte d'entrée, juste assez loin des mauvaises herbes, toujours à portée de main pour cuisiner.
Nür recula de surprise. Un corbeau venait de se poser sur l'arche au-dessus du puit. Une collerette grise ornait son cou et s'arrêtait là où ses yeux se paraient d'un masque noir-bleuté. Un vol de ces oiseaux s'éloigna de la maison, se dispersant en un sinistre ballet. Leurs croassements résonnaient en écho dans l'air. L'enfant fit de grands gestes pour effrayer celui qui était perché devant elle.
- Pourquoi as-tu fait ça ? demanda sa grand-mère.
- Parce qu'ils me font peur.
La vieille femme remonta sa jupe jusqu'au nombril et entra dans la maisonnette. Avant d'en franchir le seuil, elle ajouta :
- Ce n'est pas d'eux qu'il faut avoir peur, ce ne sont pas des charognards.
Toutes deux s'installèrent dans la cuisine. Nür abandonna son panier sur le plan de travail. La pièce sentait la terre cuite et les plats mijotés ; les rideaux et le bois s'étaient imprégnés de leur fumet. Il faisait sombre ici. Un brûleur à huile, maître blafard de ces lieux était suspendu au plafond. Il nimbait Claudie d'un halot qui n'enlevait rien à sa beauté. Dans cette cuisine, l'ovale de son visage reflétait la rondeur et la beauté d'une Dame. L'enfant la voyait émincer, trancher, arracher, et cela se passait tout juste à hauteur de son nez. A douze ans, Nür n'était pas bien haute. L'on disait que les filles grandissaient plus tôt que les garçons, ce n'était pas son cas.
- Ta mère va bien ? questionna Claudie.
Nür laissa échapper un oui, un peu distant.
- Et ta s½ur, comment va-t-elle ?
Cette fois, Nür fit la grimace.
- Elle va bien ! dit-elle brusquement.
Mamie Claudie leva les yeux au ciel, ce qui signifiait : « quand arrêterez-vous de vous chamailler ? ». Pour Nür, l'injustice était d'autant plus grande que les adultes ne s'en rendaient pas compte.
- As-tu bien fait tes prières ? ajouta la femme en versant le contenu du seau dans un faitout.
- Oui.
Sa mère veillait à ce que l'on méditât sur l'amour du Dieu-unique au déjeuner et au coucher. Nür détestait prier, car si elle voulait parler à quelqu'un, elle ne voyait pas pourquoi choisir celui qui n'était pas visible, celui qui ne se souciait pas d'elle. L'enfant regarda le mur et l'arceau de l'Angélus qui y était cloué.
- Maman dit que c'est un symbole, et qu'il est fait pour rassembler les c½urs.
- C'est exact, poursuivit sa grand-mère qui venait d'ouvrir le petit pot de fromage et en humait l'odeur, à l'inverse des diaboles qui sont faits pour séparer.
- Les diaboles des sorcières ! s'exclama Nür.
- Je ne veux pas entendre ces cochoncetés sous mon toit ! s'écria Claudie.
Nür rougit tant elle abhorrait qu'on la disputât.
- A propos, commença la femme, tu n'auras pas besoin de remercier ta mère de ma part.
- Ah bon ? s'étonna l'enfant, encore agacée.
Mamie Claudie plongea des bouts de ce qu'elle avait coupé dans le faitout.
- Je rentre avec toi dans la soirée, ma fille me manque.
Elle préleva le bouquet garni dans le panier de Nür et le laissa sombrer dans la marmite. Les fragrances du laurier et du fenouil eurent le temps de fleurer la cuisine.

* * *


Ainat, la petite s½ur de Nür, mirait un ange blond à travers l'embrasure de la porte. La mère de la fillette était assise à la fenêtre, pensive, son ample chevelure lovée autour de sa poitrine. Le front lisse mais le sourcil inquiet, les derniers rayons de soleil posaient un reflet sur ses doutes. Ainat n'aurait pu dire quels étaient-ils, alors elle se contentait de regarder les cheveux de maman. Blonds comme les blés le matin, roux le jour et blond doré le soir. La plus belle maman qui pouvait être, l'enfant en était persuadée. Sa robe était fleurie, l'étoffe vermeille et les broderies plus foncées. Echancrée en carré, elle révélait la clarté de sa peau. Les lèvres de la mère d'Ainat étaient rosées et ses pommettes rougissaient facilement, tout comme celles de ses deux filles.
La maman d'Ainat restait souvent postée à la fenêtre, et la fillette se demandait vers quelles contrées s'évadaient ses pensées. Peut-être allaient-elles à son père ? Maman avait reçu une missive aujourd'hui. La lettre avait été joliment manuscrite, et Ainat l'avait d'abord tournée dans tous les sens, puis elle avait décidé de la lire pour de faux. Dans ce courrier dont elle inventait les lignes, son père était un héros qui sauvait les enfants des vilaines sorcières, brandissant une épée plus grande qu'Ainat et un bouclier. Sur ce dernier était dessiné un lamier en fleur. Maman lui avait expliqué que leur emblème était l'ortie blanche et qu'elle ne piquait pas, au contraire elle pouvait soigner le mal. Toujours dans cette lettre, Papa expliquait qu'il reviendrait bien vite à la maison car il avait fait prisonnières toutes les sorcières. La méchante Roth de Mercours, Boërgue l'Infidèle, la Croqueuse de Souriceaux, toutes celles-là avaient fini dans une cage au fond d'un cachot. Après tout, il était un noble chevalier de l'Ordre du Lamier Blanc. Il n'était pas revenu depuis six ans. Il était temps qu'il rentrât à la maison. Ainat se sentirait courageuse, s'il était là. L'enfant avait peur des sorcières, en particulier de sa grande s½ur.

# Posté le jeudi 07 août 2008 08:08

Modifié le jeudi 25 septembre 2008 08:56

Les Diaboles : Chapitre III

Les Diaboles : Chapitre III
CHAPITRE III

Dimanche, 3ème d'avril de la 101ème année du Nouveau Cadran ; Saint Eloys.


A l'instar de son père, de son grand-père avant lui, et d'à peu près tous les habitants de Front-froide, Feydan Tow était un homme qui aimait ses habitudes. Le premier Chancelier savait ce qu'il aimait, et il aimait l'avoir sans se poser plus de questions. Dès lors que le soleil effleurait la fenêtre de la chambre, il sautait du lit et rappelait à son épouse de tasser les nattes du sommier, qu'elle dormît ou non. Il respirait par le nez, ce qui donnait l'impression qu'il était d'humeur bougonne. L'homme toussait, trois ou quatre fois, et le dos courbé, le pas pressé, il se rendait à la fenêtre du salon. Il fronçait ses gros sourcils et voyait que ce matin, comme tous les autres, les Mont d'Iducs étaient chapeautés d'une couronne de coton.
La maison de Tow était située à flanc de colline, du côté nord du pont de la rivière Lone. Les hauts de Front-froide logeaient bourgeois, notables et chancelier, car le quartier était des plus agréables. D'ici, l'on avait vue sur le vallon et les habitations qui fourmillaient sur les rivages. Il y avait un embarcadère du côté Sud, juste à côté de la demeure du Garde des eaux. Les quais s'avançaient jusqu'au milieu du Lone. Tow gloussa car des badauds se penchaient au-dessus de l'eau comme s'ils avaient aperçu le fameux poisson d'or. En réalité, la cariatide d'Opale avait élu résidence au fond de l'eau, et personne n'escomptait la déloger de la vase.
Tow dut attendre plusieurs minutes avant que sa femme ne préparât le petit-déjeuner. Une tasse de lait, du sucre et du pain de la veille, beurré, feraient l'affaire. Méléna Tow passa un coup de chiffon sur la table du salon, disparut dans la cuisine et ramena le repas de monsieur le premier Chancelier. Certaine d'avoir oublié le plus important, elle revint rapidement avec un napperon qu'elle glissa sous le tout.
Tow prit le lait et le pain avec lui au dehors. Il porta la tartine beurrée à ses lèvres, et avant qu'il n'eût croqué dedans, quelque chose rompit ses habitudes. Une détonation retentit à travers la plaine. Un grondement venu d'en haut et d'en dessous à la fois se propagea dans l'air et dans la terre, gagnant en intensité à chaque seconde. L'homme en tremblait, se demandant si quelque géant grommelait sous la montagne.
Ce dernier avait mâchonné le pain et bu le lait. Le premier Chancelier n'aurait su dire combien de temps il avait attendu là, figé, espérant que le grondement prît fin. Et il prit fin. Son épouse était au pas de la porte, toute aussi interloquée.
Les bonnes gens de Front-froide commencèrent à sortir de leur maison. Dans la rue, un homme vint à la rencontre de Tow.
- Ne vous mettez pas en retard, premier Chancelier. L'office de Nostre-Seigneur Vindicus va débuter, et Nostre-Seigneur souhaiterait s'entretenir avec vous au préalable.
C'était l'homme de confiance du prélat, reconnaissable à sa toge brodée d'argent.
- Il ne commencera pas sans vous avoir parlé, ajouta-t-il.
Tow fixait la montagne avec méfiance. Le chapeau de nuages qui la coiffait s'était dissipé.

* * *


Méléna Tow n'était pas femme à se laisser déborder. Elle prenait en main les choses, l'une après l'autre, pourvu qu'elle en eût le temps. Auparavant, un moment de calme lui était nécessaire pour mettre de l'ordre dans ses idées. Fichée au milieu de sa cuisine, l'épouse du premier Chancelier était à l'aise pour penser. Le vacarme de la montagne l'avait ébranlée, et il lui faudrait un peu plus de temps pour retrouver ses esprits.
La cuisine était son endroit, jamais Feydan n'y mettait les pieds. Dans cette pièce aux tons sobres et agrémentée d'une touche féminine – des assiettes peintes clouées au mur – il était facile pour Méléna de se concentrer.
Son mari avait demandé son costume, son mari avait demandé son chapeau, son mari avait demandé son insigne et il avait demandé à ce qu'elle tassât les nattes du lit. Régler les choses dans l'ordre approprié, c'était la clef. Feydan attendant au pas de la porte, il fallait faire vite. Méléna Tow se déplaçait dans une direction tandis que son regard se posait sur tous les éléments de la maison, cherchant le costume, le chapeau et l'insigne. Elle dénicha le chapeau à côté du lit parmi une pile de vêtements roulés en boule. Méléna le plaça sur la table du salon. Le costume, quant à lui, n'était pas suspendu dans le placard. Elle retourna les boules de vêtements et y trouva la tenue de son mari. La femme s'appliqua à défroisser les plis alors que ses yeux cherchaient l'insigne du Chancelier. Elle alla ouvrir le tiroir de la table de chevet et vit que celui-ci était vide.
Feydan devait commencer à s'impatienter. Méléna Tow s'empressa d'aller à la fenêtre du salon et y découvrit l'écusson. Son mari était là. Comme à son habitude, il respirait bruyamment par le nez. Il prit le costume et passa la veste avec élégance. Ses épaisses mains jaillirent des manches. Elles étaient robustes et puissantes. Méléna tendit le chapeau à son mari puis elle épingla l'insigne sur le col.
- Merci, lui dit-il simplement.
Il ne ferma pas la porte en partant. L'épouse du premier Chancelier se dit qu'avant de tasser les nattes du sommier, elle irait dans la cuisine pour réfléchir un peu. Seule, les choses apparaissaient sous un jour plus clair. La femme pariait que Feydan aurait du travail ces prochains jours. Elle imaginait déjà les Froid-frontenais et ceux des bourgades voisines se ruer à la Chambre pour « crier à la sorcière ». Dans la ferveur et l'excitation, l'on exigerait une chasse. On ne perdrait pas de temps avant de dénoncer ses voisines et celles que l'on ne portait pas dans son c½ur.
Méléna s'assit sur un tabouret. Les Mont d'Iducs avaient rugi comme s'ils avaient assisté à un duel de sorcières. Une telle chose n'était pas arrivée depuis la Grande Chasse. Méléna Tow doutait que cela pût recommencer. Au bout d'une minute – ou deux – elle jugea que la venue de Nostre-Seigneur Vindicus était bienvenue. Quand l'ombre des vautours s'étendait sur les bonnes gens, il était opportun qu'un guide désignât le Vrai Chemin. L'épouse du premier Chancelier se devait de montrer l'exemple pour toutes les femmes de Front-froide. Elle irait plus souvent au shraïne et participerait à tous les offices en plus de la messe dominicale. Elle donnerait davantage pour le Dieu-unique.
Pour commencer, Méléna Tow se hâterait d'assister à l'allocution de Nostre-Seigneur Vindicus. Avant cela, elle tasserait les nattes du sommier.

* * *


Le salon secret du quatrième Chancelier était exigu, jugea le premier Chancelier. Cette pièce respirait la sobriété et le confort y était sommaire. Pas de fauteuil, pas de chaise, mais des alcôves pour s'asseoir.
Ce n'était que la seconde fois que Tow était convié en ce lieu ; il n'affectionnait pas les rencontres clandestines. La Chambre n'aimerait sûrement pas ça.
Le regard de son hôte était compréhensif car celui-ci partageait le même sentiment. Tow considérait chacun des membres de la Chambre avec un profond respect, et sa confiance en eux était sans bornes. L'homme aimait ce qu'il faisait, il appréciait que l'on plaçât des espoirs en lui. Il était fier de se considérer comme un homme de parole ; or ce conciliabule ne répondait pas à son désir de transparence vis-à-vis des autres Chanceliers.
Le Chancelier Guillagüde allait s'adresser à Feydan Tow, mais il se ravisa lorsqu'il vit que l'homme de confiance de Vindicus était à sa suite. Nostre-Seigneur Vindicus entra dans le salon secret dans le plus bel appareil. La blancheur de sa robe troubla Tow. Le vêtement descendait jusqu'à la cheville de la manière la plus parfaitement droite et lisse qui pût être. L'homme d'Eglise tapotait le dos de sa main gauche de ses cinq autres doigts. Cela signifiait sûrement quelque chose, pour un prélat. Vindicus s'avança vers l'une des alcôves, et avant d'y prendre place, il tint ce langage :
- Je vous remercie, Chanceliers.
Son homme de confiance lui maintint le pan de sa robe alors qu'il s'assit dans l'alcôve.
- Les évènements de ce matin, commença Guillagüde, mérite toute notre attention.
Tow voyait là une introduction à ce qui mettrait en lumière leur impuissance face à la sorcellerie. En cette heure, le premier Chancelier désirait que le grand Vindicus leur apportât son soutien.
- Nostre-Seigneur, dit Tow en respirant par le nez, le Dieu-unique nous envoie son serviteur !
Il espéra qu'il avait été assez solennel, au vu des circonstances. Le pontife répondit sur le ton de la réprimande :
- Nous sommes TOUS de ses serviteurs, mon fils.
Il tapotait le dos de sa main gauche. Tow en détacha son regard pour observer son confrère Guillagüde. Ses yeux avaient la couleur et la profondeur de l'ambre. Fixaient-ils Vindicus avec la révérence qui lui était due ? Le premier Chancelier se dit qu'il devait en faire autant. Il pensa présenter ses excuses au prélat, puis l'enjoindre de nouveau à leur porter assistance.
Tow sentait que son rapport au pontife était celui d'un enfant à son père. L'homme d'Eglise dégageait une présence supérieure, presque accablante. Le premier Chancelier devait définitivement se faire pardonner pour sa maladresse.
- Mon fils, dit Vindicus doucement, n'ayez pas peur.
Ces paroles furent, pour Feydan Tow, une grâce divine ; il écoutait à présent avec la plus grande attention.
- Notre suzerain à tous ne nous oubliera pas, parla le pontife, et je ne vous oublierai pas.
Le sourire qui ornait soudainement le visage de Vindicus était comme une bénédiction. Cet homme, pensa Tow, était un vrai serviteur du Dieu-unique.
- Je vous demande à vous, continua le prélat, et à vous, Chancelier Guillagüde, qui avez depuis six ans guidé la fervente communauté de Front-froide, de garder l'espoir.
Tow sentait grandir en lui un sentiment de bien-être.
- Demeurez avec nous, le pria ce dernier.
Le premier Chancelier se mordit la langue, tant il regrettait cet excès de hardiesse. Pourtant, le prélat Vindicus accueillit ces mots comme ceux qu'il attendait.
- Que seriez-vous prêt à sacrifier pour renvoyer les diaboles et les sorcières au tombeau ?
Cette fois encore, il se tourna vers le quatrième Chancelier. Tow comprit que son confrère Guillagüde vibrait de la même émotion.
- Que le Dieu-unique nous vienne en aide, et il ne sera rien que nous ne saurions lui donner en retour !
Tow avait encore parlé un peu vite. Cela plut au pontife.
- Vous devez donnez pour recevoir, corrigea celui-ci, et il vous faudra avoir la foi. Les maléfices des diaboles sont forts en ce lieu, vous le savez. C'est dans cette région que la Grande Chasse a pris fin il y a plus d'un demi-siècle de cela.
Nostre-Seigneur Vindicus peignait le tableau de l'histoire de la capture des cinq sorcières les plus féroces que le pays à l'Ouest des Monts d'Iducs eût portées. Roth, Boërgue, la Croqueuse, Vespa et leur Reine. Leurs restes pourrissaient encore, disait-on, abandonnés dans la fosse de Shéol. L'on ignorait si elle existait vraiment, mais si tel était le cas, la noirceur de ces tombes étoufferait quiconque s'y aventurerait.
- Croyez en moi, croyez en le pouvoir du Dieu-unique, et je vous montrerai le Vrai Chemin.
- Demeurez avec nous, le pria Guillagüde à son tour.
Vindicus désigna la porte de l'index.
- Je vous ferai part de ma décision. En attendant, les âmes de Front-froide ont besoin d'être guidées. Si la sorcellerie nous revient par l'Est, nous ne pouvons attendre que les Ordres lancent la chasse.
- Ne devrions-nous pas les avertir ? demanda le quatrième Chancelier. Il serait judicieux d'appeler à l'aide au plus vite et de...
- Vous avez raison, mon fils. Cependant, le Dieu-unique préfère que nous méritions son aide. Si nous désirons qu'il illumine le Vrai Chemin, alors nous oserons faire le premier pas dans la nuit. Tout deviendra clair, je vous le promets.

* * *


Le banc était froid, mais Méléna Tow était résolue à tout endurer afin d'attirer sur elle la faveur du Dieu-unique. L'épouse du premier Chancelier avait l'impression d'être une figure maladroite au milieu de la foule. Elle gardait ses mains posées sur ses genoux, sage au possible.
Le shraïne était un lieu de prière, et bien que sa construction ne fût pas achevée, il recelait une essence divine. Méléna ressentait cela au plus profond de son être, comme une énergie endormie.
Auparavant, la femme se rendait tous les dimanches pour écouter l'office du Chancelier Guillagüde. Elle eut souhaité que l'on terminât de construire l'édifice, car seul manquait la rosace sur le mur Est, derrière l'autel. Elle songeait qu'une fois finie, la bâtisse prendrait de l'envergure. Des poutres et poutrelles d'un bois rouge traçaient une charpente massive, posée sur des murs de pierre grise.
L'agitation du shraïne retomba dès qu'un individu en toge brodée d'argent arriva. Il se campa près de l'autel. Il ne dit rien. Les croyants s'interrogeaient les uns et les autres du regard. Si l'homme était Vindicus, il n'avait pas la grandeur que l'on eut attendue.
Méléna Tow savait que l'individu n'était qu'un serviteur de l'un des plus fervents serviteurs. Il n'était pas Vindicus. L'épouse du Chancelier se désintéressa de lui et observa l'autel. Marbre rose, façonné dans la masse. Un cierge se trouvait à chaque coin. Au centre, sur une toile de soie, Méléna apercevait les Saintes Ecritures. Les rouleaux sacrés étaient posés sous le regard de tous. Naturellement, nul ne méritait d'en faire la lecture, si ce n'était le Chancelier Guillagüde ou, ce jour, Nostre-Seigneur Vindicus.
Le quatrième Chancelier entra et Feydan le suivait. Ils étaient vêtus tous deux d'une chasuble grise. Les regards migrèrent sur eux, et l'on s'attendit à ce que l'un formulât l'espoir que tous nécessitaient en cette heure.
Le souffle suspendu de la communauté de Front-froide lia Méléna au reste de la foule. C'est alors qu'apparut un être enveloppé de blanc. L'ensemble du shraïne était fasciné par cet homme. Il ne faisait aucun doute qu'il s'agissait de Vindicus en personne. D'un pas auguste il atteignit l'autel.
- Bonnes gens de Front-froide, que votre dévotion soit remerciée.
Le c½ur de Méléna Tow bondit dans sa poitrine. Elle embrassait quelque chose de plus grand qu'elle, elle le savait. Une communion intense s'opérait en elle et autour d'elle. Ce sentiment d'unité n'était pas le sien, il appartenait à tous ceux dont les épaules se touchaient en cet instant. Les uns dévisageaient les autres et se souriaient. Méléna avait entendu la voix du grand pontife, et l'amour qu'elle ressentait n'avait pas de limite.
- Bonnes gens de Front-froide, je sais votre peur.
Méléna était à ses lèvres, comme un chacun dans le shraïne.
- Le Dieu-unique ne vous oubliera pas dans cette épreuve, car ce n'est pas le hasard qui m'a emmené ce jour en ce lieu. Il m'envoie vous aider.
Le prélat avait sourit à l'assemblée. Méléna Tow était bouleversée. Elle vit son mari et perçut son bonheur. Les preuves et les miracles étaient vains, car la venue de Nostre-Seigneur Vindicus était la plus belle des promesses.
Vindicus apposa ses mains sur les rouleaux des Saintes Ecritures. Un instant de vérité absolu, pensa Méléna Tow. Le pontife tourna les paumes vers le haut.
- Croyez en moi ! lança Vindicus en emportant avec lui les âmes de Front-froide.
Derrière lui, là où ne se trouvait pas la rosace naquit un éblouissant soleil. Une lame de lumière fondit entre ciel et terre, et tel l'Angélus, elle anima les c½urs de son immensité irradiante.

# Posté le jeudi 07 août 2008 08:17

Modifié le jeudi 25 septembre 2008 08:57

Les Diaboles : Chapitre IV

Les Diaboles : Chapitre IV
CHAPITRE IV

La mère de Nüréa s'interrogeait sur ce qui rendait sa fille si différente des autres enfants. Qu'est-ce qui la poussait à s'opposer à ses compagnons de jeu ? Pourquoi se dressait-elle à part en ce moment, face au sorbier à cinq têtes ? Ses petits amis jouaient dans les branches et semblaient bien s'amuser. Qu'est-ce qui faisait que Nüréa n'osât pas les y rejoindre ?
Sa fille était tellement différente ; c'est vrai, un enfant sain d'esprit n'aurait pas essayé de se pendre à la poutre du salon. Elle avait utilisé la ceinture de son père... Qu'est-ce qui lui était passé par la tête, bon sang ! Maman se disait que si Nüréa était folle, alors c'était de sa faute à elle. Elle aurait voulu être une bonne mère, mais comment s'y prendre ? Parfois elle faisait un pas en avant, et aussitôt son enfant reculait d'autant. La distance entre elles se creusait, et il semblait que rien ne pût changer cela. Mère et fille ne vivraient pas en paix, ce n'était pas écrit ainsi. Pourquoi ? Pourquoi, alors qu'Ainat était une gamine si facile ? Il aurait suffi que Nüréa prît exemple sur sa petite s½ur. Là encore, la mère percevait l'agressivité de sa première fille à l'égard de sa cadette.
Nüréa serrait constamment les dents et les poings. Là, face au gros sorbier, elle ne voulait pas. Son enfant ne connaissait que le refus et n'offrait que le refus. La mère ferma les battants de bois de la fenêtre.

* * *


Une poignée de fruits durs et verts vola. Nür se défendit d'un revers du bras. Une de ces pommes pas mûres la toucha à la pommette. Le coup lui fit l'effet d'un fer brûlant.
- Arrêtez ! rugit-elle aux gamins de l'arbre.
Le petit dernier des Romaric était là, sa s½ur également, ainsi que le fils Séneçon.
- Les sorcières sont interdites dans l'arbre, c'est la règle ! dit celui-ci.
Le petit Romaric rigola. Sa s½ur décocha une volée de pommes. Nür vit rouge. Ses jambes la portèrent en avant. Elle atteignit le sorbier.
- C'est à cause de toi que la montagne est en colère ! cria la s½ur Romaric.
« Sorcière, sorcière, prends garde à ton derrière ! » chantonna Séneçon en catapultant des fruits.
Nür ne se protégeait plus alors qu'elle escaladait l'arbre. Les pommes la frappaient sur le dessus du crâne, et cela nourrissait sa rage. Elle agrippa une branche toute sèche et grimpa plus haut, jusqu'au perchoir du petit frère Romaric. Ses doigts se refermèrent sur la cheville du garçon. Elle serra pour le blesser. La s½ur lança une boule du sorbier en lui hurlant d'arrêter. Nür reçut le projectile sur le nez. Sa poitrine lui parut prête à exploser tellement elle avait de colère en elle. Le gamin Romaric donnait des coups avec son pied libre pour se dégager. Nür le fit tomber du sorbier.
Le fils Séneçon était descendu au niveau du visage de la fillette, et des deux mains il poussa et la fit chuter dans l'herbe.
- Ça suffit, toi !
Le curé attrapa Nür par l'oreille et la força à se relever. Le petit Romaric pleurnichait toutes les larmes de son corps.
Nür avait mal aux fesses. Le curé n'avait cure de ses protestations et l'emmena en la tirant par l'oreille. Chez l'enfant bouillonnait la rage et ses joues étaient écarlates. Elle se dégagea et vit les autres gamins pouffer de rire. Le curé lui saisit de nouveau l'oreille. Nür hurla et frappa le curé de ses petits poings. Il la traîna jusqu'à sa maison et se posta sur le seuil. Elle mordit son bras.
- Tu as dépassé les bornes ! tonna-t-il.
Il allait lui faire mal. Ses gros yeux écarquillés lui donnaient un air incroyablement stupide, pensa Nür. Ses derniers cheveux étaient blanc presque bleu, pour ceux qu'il avait encore sur le caillou. Il leva la main, mais Nür n'avait pas peur ; elle était prête à riposter.
- Arrêtez ! s'exclama mamie Claudie.
Le curé stoppa son geste.
- C'est à moi de punir cette enfant, dit la grand-mère impérieuse.
Nür brûlait de colère. Elle se défendit :
- Ce sont ces abrutis de Romaric et de Séneçon qu'il faut punir !
Le curé s'était tu et observait avec méfiance.
- Tu vas voir, ma petite-fille, tu vas voir !
Mamie Claudie enfonça ses doigts crochus dans l'épaule de la fillette. Elle dit au revoir au curé et emmena Nür à l'intérieur. Lorsque l'enfant voulut parler, sa grand-mère lui intima le silence. Elle avait l'air sévère, avec son serre-tête.
- Suis-moi, ordonna-t-elle.
Nür accompagna Claudie, traversant le couloir central de la maison et dépassant la porte entrouverte de la chambre. Elle eut une image furtive de sa mère, son tas de cheveux roux en bataille sur la tête.
Claudie fit sortir sa petite-fille par le portique tout au bout du corridor. L'arrière-cour était poussiéreuse. Ainat s'activait à balayer les cendres d'un feu. La venue de sa s½ur ne la perturba pas dans sa tâche, car elle feignait de ne pas la voir.
Mamie Claudie tendit un balai à Nür.
- Aide ta s½ur, dit-elle sans autre forme de procès.
Nür accepta et mit toute sa ranc½ur dans les coups de balai. Les deux enfants s'appliquèrent à leur corvée sans s'adresser la parole. Quand elles eurent fait un tas au milieu de l'arrière-cour, Ainat proposa de faire une pause. Nür bougonna qu'elle était d'accord. Elles partirent gambader parmi les herbes-folles. Ça grattait les jambes. Leur balade les mena dans un lopin de terre envahi par les fleurs sauvages. C'était coloré, trouva Nür. Ainat, elle, semblait préoccupée par autre chose.
- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda sa grande-s½ur ?
Ainat hésitait. Elle caressa les grands coquelicots rouges. Nür préféra en arracher les pétales.
- Viens, il y a des framboisiers par là-bas ! suggéra la petite.
Elles coururent à travers les herbes-hautes jusqu'à ce qu'elles découvrissent un puit. Nür en fit le tour. Des minuscules framboisiers avaient poussé tout près des pierres. Des baies rosées et fermes flottaient parmi les épines.
- Elles seront bientôt mûres, constata la grande s½ur.
Ainat était fière de sa découverte. Elle l'était d'autant plus que Nür semblait surprise, si surprise que cette dernière s'était penchée sur l'arbuste et y farfouillait.
- Mais arrête ! dit Ainat. Elles ne sont pas bonnes à manger !
Nür écartait les branchettes des framboisiers. Quelque chose brillait parmi les mauvaises herbes au pied de l'arbuste.
- Mais arrête ! répéta sa petite s½ur.
Elle lui saisit le bras et essaya de la chasser de ses framboises.
- Mais attends ! répondit Nür, qui d'une main bataillait contre sa s½ur, et de l'autre recherchait la chose brillante.
Ainat la poussa tant et si bien qu'elles tombèrent sur les fesses. Nür cria de douleur. Affolée, la petite recula et vit que sa s½ur avait la main en sang. Nür grimaçait, mais elle tenait entre ses doigts une grosse lentille de verre. Le sang commença à couler sur les framboises.


* * *


Mamie Claudie grommelait. Elle lavait la plaie de Nür avec un chiffon mouillé. Elle trempait le tissu dans le seau et frottait vigoureusement la paume de la main. L'enfant avait maugréé que cela allait bien, mais sa grand-mère s'assurait que la blessure fût propre. Nettoyée et rincée, la plaie avait pris la forme d'une étoile. Le sang ne coulait plus.
- Où est Ainat ? interrogea la fillette.
- Dans la chambre, et je te saurai gré de lui fiche la paix.
La vieille femme mouilla le chiffon et l'essora.
- Ne me fais pas croire que tu as fait ça en jouant près du vieux puit ?
Nür comprit que ce genre de réprimande n'attendait pas de réponse de sa part. Cela lui éviterait d'avoir à parler de la lentille. L'enfant se rendit dans l'arrière-cour. Elle retrouva l'objet dans le tas de cendres, là où elle l'avait caché. Le contour de la lentille était brisé et très coupant, mais qu'importe, c'était un joli trophée.

# Posté le jeudi 07 août 2008 08:18

Modifié le jeudi 25 septembre 2008 08:57