CHAPITRE III
Dimanche, 3ème d'avril de la 101ème année du Nouveau Cadran ; Saint Eloys.
A l'instar de son père, de son grand-père avant lui, et d'à peu près tous les habitants de Front-froide, Feydan Tow était un homme qui aimait ses habitudes. Le premier Chancelier savait ce qu'il aimait, et il aimait l'avoir sans se poser plus de questions. Dès lors que le soleil effleurait la fenêtre de la chambre, il sautait du lit et rappelait à son épouse de tasser les nattes du sommier, qu'elle dormît ou non. Il respirait par le nez, ce qui donnait l'impression qu'il était d'humeur bougonne. L'homme toussait, trois ou quatre fois, et le dos courbé, le pas pressé, il se rendait à la fenêtre du salon. Il fronçait ses gros sourcils et voyait que ce matin, comme tous les autres, les Mont d'Iducs étaient chapeautés d'une couronne de coton.
La maison de Tow était située à flanc de colline, du côté nord du pont de la rivière Lone. Les hauts de Front-froide logeaient bourgeois, notables et chancelier, car le quartier était des plus agréables. D'ici, l'on avait vue sur le vallon et les habitations qui fourmillaient sur les rivages. Il y avait un embarcadère du côté Sud, juste à côté de la demeure du Garde des eaux. Les quais s'avançaient jusqu'au milieu du Lone. Tow gloussa car des badauds se penchaient au-dessus de l'eau comme s'ils avaient aperçu le fameux poisson d'or. En réalité, la cariatide d'Opale avait élu résidence au fond de l'eau, et personne n'escomptait la déloger de la vase.
Tow dut attendre plusieurs minutes avant que sa femme ne préparât le petit-déjeuner. Une tasse de lait, du sucre et du pain de la veille, beurré, feraient l'affaire. Méléna Tow passa un coup de chiffon sur la table du salon, disparut dans la cuisine et ramena le repas de monsieur le premier Chancelier. Certaine d'avoir oublié le plus important, elle revint rapidement avec un napperon qu'elle glissa sous le tout.
Tow prit le lait et le pain avec lui au dehors. Il porta la tartine beurrée à ses lèvres, et avant qu'il n'eût croqué dedans, quelque chose rompit ses habitudes. Une détonation retentit à travers la plaine. Un grondement venu d'en haut et d'en dessous à la fois se propagea dans l'air et dans la terre, gagnant en intensité à chaque seconde. L'homme en tremblait, se demandant si quelque géant grommelait sous la montagne.
Ce dernier avait mâchonné le pain et bu le lait. Le premier Chancelier n'aurait su dire combien de temps il avait attendu là, figé, espérant que le grondement prît fin. Et il prit fin. Son épouse était au pas de la porte, toute aussi interloquée.
Les bonnes gens de Front-froide commencèrent à sortir de leur maison. Dans la rue, un homme vint à la rencontre de Tow.
- Ne vous mettez pas en retard, premier Chancelier. L'office de Nostre-Seigneur Vindicus va débuter, et Nostre-Seigneur souhaiterait s'entretenir avec vous au préalable.
C'était l'homme de confiance du prélat, reconnaissable à sa toge brodée d'argent.
- Il ne commencera pas sans vous avoir parlé, ajouta-t-il.
Tow fixait la montagne avec méfiance. Le chapeau de nuages qui la coiffait s'était dissipé.
* * *
Méléna Tow n'était pas femme à se laisser déborder. Elle prenait en main les choses, l'une après l'autre, pourvu qu'elle en eût le temps. Auparavant, un moment de calme lui était nécessaire pour mettre de l'ordre dans ses idées. Fichée au milieu de sa cuisine, l'épouse du premier Chancelier était à l'aise pour penser. Le vacarme de la montagne l'avait ébranlée, et il lui faudrait un peu plus de temps pour retrouver ses esprits.
La cuisine était son endroit, jamais Feydan n'y mettait les pieds. Dans cette pièce aux tons sobres et agrémentée d'une touche féminine – des assiettes peintes clouées au mur – il était facile pour Méléna de se concentrer.
Son mari avait demandé son costume, son mari avait demandé son chapeau, son mari avait demandé son insigne et il avait demandé à ce qu'elle tassât les nattes du lit. Régler les choses dans l'ordre approprié, c'était la clef. Feydan attendant au pas de la porte, il fallait faire vite. Méléna Tow se déplaçait dans une direction tandis que son regard se posait sur tous les éléments de la maison, cherchant le costume, le chapeau et l'insigne. Elle dénicha le chapeau à côté du lit parmi une pile de vêtements roulés en boule. Méléna le plaça sur la table du salon. Le costume, quant à lui, n'était pas suspendu dans le placard. Elle retourna les boules de vêtements et y trouva la tenue de son mari. La femme s'appliqua à défroisser les plis alors que ses yeux cherchaient l'insigne du Chancelier. Elle alla ouvrir le tiroir de la table de chevet et vit que celui-ci était vide.
Feydan devait commencer à s'impatienter. Méléna Tow s'empressa d'aller à la fenêtre du salon et y découvrit l'écusson. Son mari était là. Comme à son habitude, il respirait bruyamment par le nez. Il prit le costume et passa la veste avec élégance. Ses épaisses mains jaillirent des manches. Elles étaient robustes et puissantes. Méléna tendit le chapeau à son mari puis elle épingla l'insigne sur le col.
- Merci, lui dit-il simplement.
Il ne ferma pas la porte en partant. L'épouse du premier Chancelier se dit qu'avant de tasser les nattes du sommier, elle irait dans la cuisine pour réfléchir un peu. Seule, les choses apparaissaient sous un jour plus clair. La femme pariait que Feydan aurait du travail ces prochains jours. Elle imaginait déjà les Froid-frontenais et ceux des bourgades voisines se ruer à la Chambre pour « crier à la sorcière ». Dans la ferveur et l'excitation, l'on exigerait une chasse. On ne perdrait pas de temps avant de dénoncer ses voisines et celles que l'on ne portait pas dans son c½ur.
Méléna s'assit sur un tabouret. Les Mont d'Iducs avaient rugi comme s'ils avaient assisté à un duel de sorcières. Une telle chose n'était pas arrivée depuis la Grande Chasse. Méléna Tow doutait que cela pût recommencer. Au bout d'une minute – ou deux – elle jugea que la venue de Nostre-Seigneur Vindicus était bienvenue. Quand l'ombre des vautours s'étendait sur les bonnes gens, il était opportun qu'un guide désignât le Vrai Chemin. L'épouse du premier Chancelier se devait de montrer l'exemple pour toutes les femmes de Front-froide. Elle irait plus souvent au shraïne et participerait à tous les offices en plus de la messe dominicale. Elle donnerait davantage pour le Dieu-unique.
Pour commencer, Méléna Tow se hâterait d'assister à l'allocution de Nostre-Seigneur Vindicus. Avant cela, elle tasserait les nattes du sommier.
* * *
Le salon secret du quatrième Chancelier était exigu, jugea le premier Chancelier. Cette pièce respirait la sobriété et le confort y était sommaire. Pas de fauteuil, pas de chaise, mais des alcôves pour s'asseoir.
Ce n'était que la seconde fois que Tow était convié en ce lieu ; il n'affectionnait pas les rencontres clandestines. La Chambre n'aimerait sûrement pas ça.
Le regard de son hôte était compréhensif car celui-ci partageait le même sentiment. Tow considérait chacun des membres de la Chambre avec un profond respect, et sa confiance en eux était sans bornes. L'homme aimait ce qu'il faisait, il appréciait que l'on plaçât des espoirs en lui. Il était fier de se considérer comme un homme de parole ; or ce conciliabule ne répondait pas à son désir de transparence vis-à-vis des autres Chanceliers.
Le Chancelier Guillagüde allait s'adresser à Feydan Tow, mais il se ravisa lorsqu'il vit que l'homme de confiance de Vindicus était à sa suite. Nostre-Seigneur Vindicus entra dans le salon secret dans le plus bel appareil. La blancheur de sa robe troubla Tow. Le vêtement descendait jusqu'à la cheville de la manière la plus parfaitement droite et lisse qui pût être. L'homme d'Eglise tapotait le dos de sa main gauche de ses cinq autres doigts. Cela signifiait sûrement quelque chose, pour un prélat. Vindicus s'avança vers l'une des alcôves, et avant d'y prendre place, il tint ce langage :
- Je vous remercie, Chanceliers.
Son homme de confiance lui maintint le pan de sa robe alors qu'il s'assit dans l'alcôve.
- Les évènements de ce matin, commença Guillagüde, mérite toute notre attention.
Tow voyait là une introduction à ce qui mettrait en lumière leur impuissance face à la sorcellerie. En cette heure, le premier Chancelier désirait que le grand Vindicus leur apportât son soutien.
- Nostre-Seigneur, dit Tow en respirant par le nez, le Dieu-unique nous envoie son serviteur !
Il espéra qu'il avait été assez solennel, au vu des circonstances. Le pontife répondit sur le ton de la réprimande :
- Nous sommes TOUS de ses serviteurs, mon fils.
Il tapotait le dos de sa main gauche. Tow en détacha son regard pour observer son confrère Guillagüde. Ses yeux avaient la couleur et la profondeur de l'ambre. Fixaient-ils Vindicus avec la révérence qui lui était due ? Le premier Chancelier se dit qu'il devait en faire autant. Il pensa présenter ses excuses au prélat, puis l'enjoindre de nouveau à leur porter assistance.
Tow sentait que son rapport au pontife était celui d'un enfant à son père. L'homme d'Eglise dégageait une présence supérieure, presque accablante. Le premier Chancelier devait définitivement se faire pardonner pour sa maladresse.
- Mon fils, dit Vindicus doucement, n'ayez pas peur.
Ces paroles furent, pour Feydan Tow, une grâce divine ; il écoutait à présent avec la plus grande attention.
- Notre suzerain à tous ne nous oubliera pas, parla le pontife, et je ne vous oublierai pas.
Le sourire qui ornait soudainement le visage de Vindicus était comme une bénédiction. Cet homme, pensa Tow, était un vrai serviteur du Dieu-unique.
- Je vous demande à vous, continua le prélat, et à vous, Chancelier Guillagüde, qui avez depuis six ans guidé la fervente communauté de Front-froide, de garder l'espoir.
Tow sentait grandir en lui un sentiment de bien-être.
- Demeurez avec nous, le pria ce dernier.
Le premier Chancelier se mordit la langue, tant il regrettait cet excès de hardiesse. Pourtant, le prélat Vindicus accueillit ces mots comme ceux qu'il attendait.
- Que seriez-vous prêt à sacrifier pour renvoyer les diaboles et les sorcières au tombeau ?
Cette fois encore, il se tourna vers le quatrième Chancelier. Tow comprit que son confrère Guillagüde vibrait de la même émotion.
- Que le Dieu-unique nous vienne en aide, et il ne sera rien que nous ne saurions lui donner en retour !
Tow avait encore parlé un peu vite. Cela plut au pontife.
- Vous devez donnez pour recevoir, corrigea celui-ci, et il vous faudra avoir la foi. Les maléfices des diaboles sont forts en ce lieu, vous le savez. C'est dans cette région que la Grande Chasse a pris fin il y a plus d'un demi-siècle de cela.
Nostre-Seigneur Vindicus peignait le tableau de l'histoire de la capture des cinq sorcières les plus féroces que le pays à l'Ouest des Monts d'Iducs eût portées. Roth, Boërgue, la Croqueuse, Vespa et leur Reine. Leurs restes pourrissaient encore, disait-on, abandonnés dans la fosse de Shéol. L'on ignorait si elle existait vraiment, mais si tel était le cas, la noirceur de ces tombes étoufferait quiconque s'y aventurerait.
- Croyez en moi, croyez en le pouvoir du Dieu-unique, et je vous montrerai le Vrai Chemin.
- Demeurez avec nous, le pria Guillagüde à son tour.
Vindicus désigna la porte de l'index.
- Je vous ferai part de ma décision. En attendant, les âmes de Front-froide ont besoin d'être guidées. Si la sorcellerie nous revient par l'Est, nous ne pouvons attendre que les Ordres lancent la chasse.
- Ne devrions-nous pas les avertir ? demanda le quatrième Chancelier. Il serait judicieux d'appeler à l'aide au plus vite et de...
- Vous avez raison, mon fils. Cependant, le Dieu-unique préfère que nous méritions son aide. Si nous désirons qu'il illumine le Vrai Chemin, alors nous oserons faire le premier pas dans la nuit. Tout deviendra clair, je vous le promets.
* * *
Le banc était froid, mais Méléna Tow était résolue à tout endurer afin d'attirer sur elle la faveur du Dieu-unique. L'épouse du premier Chancelier avait l'impression d'être une figure maladroite au milieu de la foule. Elle gardait ses mains posées sur ses genoux, sage au possible.
Le shraïne était un lieu de prière, et bien que sa construction ne fût pas achevée, il recelait une essence divine. Méléna ressentait cela au plus profond de son être, comme une énergie endormie.
Auparavant, la femme se rendait tous les dimanches pour écouter l'office du Chancelier Guillagüde. Elle eut souhaité que l'on terminât de construire l'édifice, car seul manquait la rosace sur le mur Est, derrière l'autel. Elle songeait qu'une fois finie, la bâtisse prendrait de l'envergure. Des poutres et poutrelles d'un bois rouge traçaient une charpente massive, posée sur des murs de pierre grise.
L'agitation du shraïne retomba dès qu'un individu en toge brodée d'argent arriva. Il se campa près de l'autel. Il ne dit rien. Les croyants s'interrogeaient les uns et les autres du regard. Si l'homme était Vindicus, il n'avait pas la grandeur que l'on eut attendue.
Méléna Tow savait que l'individu n'était qu'un serviteur de l'un des plus fervents serviteurs. Il n'était pas Vindicus. L'épouse du Chancelier se désintéressa de lui et observa l'autel. Marbre rose, façonné dans la masse. Un cierge se trouvait à chaque coin. Au centre, sur une toile de soie, Méléna apercevait les Saintes Ecritures. Les rouleaux sacrés étaient posés sous le regard de tous. Naturellement, nul ne méritait d'en faire la lecture, si ce n'était le Chancelier Guillagüde ou, ce jour, Nostre-Seigneur Vindicus.
Le quatrième Chancelier entra et Feydan le suivait. Ils étaient vêtus tous deux d'une chasuble grise. Les regards migrèrent sur eux, et l'on s'attendit à ce que l'un formulât l'espoir que tous nécessitaient en cette heure.
Le souffle suspendu de la communauté de Front-froide lia Méléna au reste de la foule. C'est alors qu'apparut un être enveloppé de blanc. L'ensemble du shraïne était fasciné par cet homme. Il ne faisait aucun doute qu'il s'agissait de Vindicus en personne. D'un pas auguste il atteignit l'autel.
- Bonnes gens de Front-froide, que votre dévotion soit remerciée.
Le c½ur de Méléna Tow bondit dans sa poitrine. Elle embrassait quelque chose de plus grand qu'elle, elle le savait. Une communion intense s'opérait en elle et autour d'elle. Ce sentiment d'unité n'était pas le sien, il appartenait à tous ceux dont les épaules se touchaient en cet instant. Les uns dévisageaient les autres et se souriaient. Méléna avait entendu la voix du grand pontife, et l'amour qu'elle ressentait n'avait pas de limite.
- Bonnes gens de Front-froide, je sais votre peur.
Méléna était à ses lèvres, comme un chacun dans le shraïne.
- Le Dieu-unique ne vous oubliera pas dans cette épreuve, car ce n'est pas le hasard qui m'a emmené ce jour en ce lieu. Il m'envoie vous aider.
Le prélat avait sourit à l'assemblée. Méléna Tow était bouleversée. Elle vit son mari et perçut son bonheur. Les preuves et les miracles étaient vains, car la venue de Nostre-Seigneur Vindicus était la plus belle des promesses.
Vindicus apposa ses mains sur les rouleaux des Saintes Ecritures. Un instant de vérité absolu, pensa Méléna Tow. Le pontife tourna les paumes vers le haut.
- Croyez en moi ! lança Vindicus en emportant avec lui les âmes de Front-froide.
Derrière lui, là où ne se trouvait pas la rosace naquit un éblouissant soleil. Une lame de lumière fondit entre ciel et terre, et tel l'Angélus, elle anima les c½urs de son immensité irradiante.